Est-ce si mal d’être un musulman « intégré »?

Il paraît que pour résister au racisme structurel, notamment à l’islamophobie, il faut refuser son intégration. Il faudrait aussi être hostile à toute forme de progressisme ou de modernité. Sinon on cèderait inexorablement aux sirènes intégrationnistes. Vraiment ?

Parce que j’ai l’impression que non seulement on n’a ni les moyens, ni le rapport de forces nécessaire pour rejeter toute forme d’intégration, mais qu’en plus ce serait un mauvais calcul pour nos luttes.

Déjà, si on devait renoncer à notre intégration, il faudrait dire adieu à notre carte d’identité, à notre sécurité sociale, notre éducation gratuite, notre passeport bordeaux qui nous donne accès au monde entier, notre droit de vote et tous nos privilèges d’occidentaux bâtards. Est-ce vraiment dans notre intérêt, et surtout est-ce vraiment dans l’intérêt de nos familles du Sud d’abandonner ces leviers ? Je n’en suis pas certaine. Certes, ces « passe-droit » font de nous des monstres, des êtres hybrides, avec le cul entre deux chaises comme on dit, et ne font pas office de réparation au colonialisme, à l’impérialisme et à l’esclavage qu’ont subi nos ancêtres, et que continuent de subir nos frères et sœurs aux quatre coins du monde. Ce système nous rend même complices malgré nous de ce massacre, il faut en avoir conscience. Néanmoins, ne devrait-on pas profiter de cette redistribution sournoise pour en faire un meilleur usage plutôt que de s’enfermer dans une culpabilité stérile ?

Puis, qui peut se targuer parmi nous d’être le plus grand, le plus beau, le plus fort des résistants ? L’intégration, ce n’est pas une simple injonction du champ politique blanc, c’est surtout la triste comédie qu’on nous force à jouer dès notre plus jeune âge pour survivre. On aura toujours des réflexes intégrationnistes, peu importe l’intensité avec laquelle on lutte contre. Le racisme structurel n’influence pas que les dominants qui en sont épargnés ; nous ne sommes évidemment pas en reste. Et un jour, il faudra bien admettre que notre inconscient façonné par les rouages complexes de la blanchité nous dépassera toujours.

Sachant ceci, a-t-on le droit d’en vouloir à ceux qui tentent d’intégrer les instances de pouvoir via les urnes ou via n’importe quelle institution, tant qu’ils restent droits dans leurs bottes ? Quelle différence entre briguer un poste d’élu de la République et considérer le milieu universitaire blanc de la gauche radicale comme un allié naturel ? Ces deux stratégies ne sont-elles pas tout autant intégrationnistes l’une que l’autre ? Quelles issues nous restent-il ?

La seule que je perçois pour le moment, c’est celle de la dignité. La dignité qui nous permet à la fois d’éviter notre ensauvagement, mais aussi de nous aimer inconditionnellement, et d’assumer pleinement nos identités en marchant fièrement la tête haute. Cependant, pour atteindre cette identité, il est nécessaire d’apprendre à respecter les stratégies de chacun d’entre nous de manière inconditionnelle, et de questionner politiquement l’instrumentalisation de nos luttes, au lieu de se scruter les uns les autres. Ainsi, on pourra aller au-delà de la résistance à l’intégration, et militer pour une réelle inclusion.

 

 

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